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Le Caravage, prétexte à des "battles d'éloquence" avec les Terminales Hôtellerie de Sucy-en-Brie

Après leurs camarades de Première, c'est au tour des Terminales de prendre part aux ateliers théâtre autour de Tigrane, un spectacle de Jalie Barcilon dans lequel figurent les œuvres du Caravage. En s'appuyant sur les tableaux emblématiques du peintre italien, deux journées intensives ont permis de croiser l'art de l'éloquence, l'analyse picturale avec le plaisir du jeu au plateau.

Les 10 & 11 février derniers, les vacances d'hiver à peine entamées, les élèves téméraires ont rejoint au théâtre le comédien intervenant Nicolas Gaudart de la Compagnie Lisa Klax, accompagnés par leur professeure de français, philosophie et théâtre, Aurélie Cadiou.

Comme deux autres classes du projet CREAC, le groupe travaille cette année autour du spectacle Tigrane qu'ils découvriront au Théâtre cette saison*. En décembre, ils ont déjà découvert Radio Live d’Aurélie Charon et Caroline Gillet, spectacle radiophonique sur lequel ils ont pu entamer une approche critique de retour en classe :

Yazid : "J'ai bien aimé les chansons du musicien qui chantait en créole. J'ai appris beaucoup de choses durant ce spectacle, notamment sur l'histoire de l'ex Yougoslavie et l'Afrique du Sud. Le témoignage de Martin (le français) était intéressant car nous avions un point de vue sur les banlieues et la vie en ville. Et de soulever certaines problématiques que peuvent vivre d'autres personnes selon les régions ou les pays."
Emmanuelle : " J'ai pu découvrir énormément de choses comme les quartiers privatisés pour les blancs en Afrique du Sud, ils instauraient leurs règles alors que ce n'était pas leur pays. J'ai beaucoup aimé ce spectacle car l'histoire d'Amra qui a dû partir de Bosnie pour aller travailler était très touchante. Cette pièce était aussi intéressante avec des avis de ruraux comme Martin que l'on entend peu dans les médias en général. Il y avait des pauses, on pouvait se reposer un peu avec le musicien qui jouait très bien en créole. il y avait aussi une dessinatrice ce qui rendait le spectacle très vivant."
Karl-Henri : "Les témoignages étaient très intéressants, cependant je trouve que le format ne met pas trop en valeur les témoignages, nous n'étions pas assez en immersion avec eux. Et j'aurais préféré plus de débats entre eux."
Salima : "Amra [...] m'a touchée car on sentait qu'elle aimait son pays mais que ce dernier lui apportait de la haine à cause des divergences de religion."

TIGRANE, UN ADOLESCENT TRANSFIGURÉ PAR L'ART...

Tigrane, jeune lycéen de 17 ans a disparu. Au bord d’une falaise, on ne retrouve que son skate et ses bombes de peinture. Pourtant depuis un an, Isabelle, sa jeune professeure de français dompte ce garçon provocateur. En s’essayant au dessin et à l’écriture, Tigrane avait découvert Narcisse et le Caravage et semblait apaisé. Mais comment croire en soi quand on est tiraillé entre un père ravagé et les a prioris de la société ? La rencontre avec l’art produit un électrochoc. Premier pas vers l’émancipation.

« Dans l’art on peut faire des choses impossibles, c’est ça qui est beau dans l’art ».


Vous l'aurez compris, certains peintres comme Le Caravage et leurs œuvres reviennent à plusieurs reprises dans le spectacle et prennent une place importante dans la vie de Tigrane. Le comédien intervenant Nicolas a décidé de retenir deux tableaux : Narcisse et Judith et Holopherne qui serviront de fils conducteurs aux jeux d'éloquence à venir...


Premier contact avec les tableaux...


Avant d'arriver au théâtre et dans l'optique de peaufiner au mieux les argumentaires une fois au plateau, chacun s'est d'abord vu remettre un livret préparatoire imaginé par Madame Cadiou

> téléchargeable ici.


La projection en classe du documentaire À VOIX HAUTE - La Force de la Parole de Stéphane De Freitas a permis une autre forme de sensibilisation à cet art complexe qu'est l'éloquence, créant ainsi des ponts en cours de philosophie avec les penseurs de la rhétorique.

À l’Université de Saint-Denis se déroule le concours “Eloquentia”, qui vise à élire « le meilleur orateur du 93 ». Des étudiants, décident d’y participer et s’y préparent grâce à des professionnels (avocats, slameurs, metteurs en scène…) qui leur enseignent le difficile exercice de la prise de parole en public. Au fil des semaines, ils vont apprendre les ressorts subtils de la rhétorique, et vont s’affirmer, se révéler aux autres, et surtout à eux-mêmes...


Début du training

Arrivés en grande salle, pas le temps de s'appesantir : pour bien démarrer ces journées de travail, Nicolas a proposé différents jeux d'échauffement visant à mettre les jeunes dans l’état de "l'éloquent-sportif", mais surtout des training à se réapproprier individuellement. Respiration abdominale, micro étirements, marches, conscience du corps dans l'espace et de ses postures, relaxation par le souffle : selon Nicolas "la magie est dans le détail" et tous ces exercices peuvent être utiles dans la gestion du stress à l'oral au moment des entretiens de stages ou lors des épreuves du Baccalauréat.


Après l'échauffement, il est temps de se mettre au travail


Par petits groupes, Nicolas propose aux élèves de s’essayer au métier d’expert en art. Pour commencer, les jeunes commissaires sont invités à proposer une analyse picturale d'abord assez fidèle d’une des deux œuvres : identification de sa nature, des personnages, description des lumières et couleurs, des plans,...

Peu à peu et à travers différents jeux d’improvisations lancés par Nicolas, le groupe laisse libre cours à son imagination pour aller vers des propositions plus fantasmées et farfelues. Les élèves posent ainsi sur ces œuvres un regard critique et amusé, soit par le mouvement, soit par l’argumentation.

Chacun leur tour, ils exposent devant le groupe une proposition et s’amusent à réinventer les récits mythologiques qui constituent les deux tableaux donnant ainsi lieu à des réinterprétations de plus en plus absurdes et anachroniques. Pendant qu’un « expert » énonce ses arguments loufoques, ses collaborateurs interprètent et détournent à leur manière les prologues et épilogues de ces récits pittoresques à travers des tableaux vivants.

Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de Judith pour qu’elle veuille assassiner de sang froid ce pauvre Holopherne ? La célèbre figure du Narcisse tombé amoureux de son propre reflet, glisse quant à elle doucement vers une représentation contemporaine de l’accro aux selfies ou « selfitis ».

À partir de ces propositions, Nicolas s’est emparé des premières trames dramaturgiques pour imaginer un collage de texte plus conséquent. Le texte finalisé sera retravaillé avec les élèves une fois en classe avant d’être joué devant la centaine d’élèves présente sur cette journée de restitution CREAC*.


Voici le résultat de ce travail :

Présentateur/trice(s) :


" Bonjour, nous sommes ravies de vous voir si nombreux aujourd’hui, pour assister à cette rencontre au sommet entre quelques-unes et quelques-uns des plus éminents spécialistes du Caravage. Nous sommes, tout comme vous, très impatients et impatientes d’entendre ce que chacun des comités d’experts spécialement constitués pour l'occasion a à nous apprendre sur deux des œuvres majeures du peintre italien : Narcisse et Judith et Holopherne." 


Les deux groupes se mettent en place.


Présentateur/trice(s) :


" C'est le groupe « Judith et Holopherne" qui a été désigné par tirage au sort pour prendre la parole en premier. Leur point de vue, très original, est de défendre l’idée selon laquelle le peintre aurait voulu aborder, à travers ce mythe bien connu, la forme du Drame Passionnel.


Karl : Merci, je vous invite pour commencer à observer simplement le tableau. Quelle est la couleur qui prédomine : le rouge, couleur de la passion. Rideau rouge, sang qui gicle abondamment depuis la gorge d'Holopherne… les expressions des visages et la position tortueuse des corps : la frayeur, la cruauté, la convulsion… Le Caravage peint ici l’amour et de violence, donc un drame passionnel." 


Solveig : Passion… le mot est lancé. Passion, du latin passionas/passionnamos qui se traduit par « douleur de l'amour ».

En outre, nous savons de source sûre que Le Caravage a fait tenir les rôles de ses trois personnages par des modèles issus d’une seule et même famille : la sœur, le frère et, oui mesdames et messieurs, le père. Judith tue donc ici son propre frère : drame passionnel…


Emma : et ce crime a lieu sous les yeux du père ! Vengeance, vendetta, inceste, petit meurtre en famille, crime passionnel… travailler sur ce chef-d’œuvre c’est se confronter au drame… c’est… c’est d’une telle intensité… pardon, les mots me manquent…


Emma se cache le visage dans les mains, on vient la chercher, on la raccompagne.

Erençan : Une histoire de Prince et de princesse… La sœur aime son frère. Mais leur père la conduit à assassiner celui qu’elle aime… Le père, le devoir, l’épée… Elle, qui se voyait en lui, se tue finalement elle-même, et meurt par procuration. Le Caravage hisse ici l’intensité dramatique au niveau de Shakespeare ou de Game of Thrones.


Chadi : Pour conclure, je voudrais juste attirer votre attention sur un autre détail : la présence du lit nuptial. Nuit de noce, nuit de folie ! L’amour et la mort, « Eros et Thanatos » selon Platon. Là encore : drame et passion !





Présentateur/trice(s) :

" Merci. La parole est maintenant au groupe « Narcisse », qui va nous expliquer comment le peintre a traité, à travers ce tableau, de la question du temps."


Yazid : Bonjour, je vous invite à mon tour à bien observer. Regardez attentivement. Souvenez-vous que Le Caravage a une connaissance parfaite de la Mythologie et que, dans ses œuvres, rien n’est jamais laissé au hasard. Observez bien la position du corps de Narcisse et celle de son reflet. Il manque une des jambe du reflet. Absence qui nous amène tout droit à une énigme bien connue, l’énigme du Sphinx : « Je vais à quatre pattes le matin et sur trois le soir, qui suis-je ? L’Aube de la vie et puis le crépuscule. C’est le thème principal de Narcisse : le temps qui passe, inexorablement.


Eva : En poursuivant nos observations, nous pouvons relever d’autres détails très concrets : les nettes différences de pilosité, la progression de la calvitie, les vêtements déchirés, l’affaissement des traits du visage… Tout indique que le peintre nous parle, peut-être involontairement, de l’usure du temps.


Salima : Ici, on remarque encore la présence d’un crâne. Symbole très présent dans la peinture figurative : une vanité. « Vanité des vanités et poursuite du vent… » Encore le temps, encore la question de notre nature périssable.


Perrine : Narcisse et son reflet… mais est-ce vraiment la même personne ? Qui peut regarder, au seuil de la mort, sa jeunesse dans les yeux ? L’influence du temps. C’est un complément magnifique au mythe de Narcisse.


Yazid : Pour valider notre théorie, il suffit de se prêter à une expérience très simple, à l’aide de ce téléphone.



Selfie groupé, puis commentaires sur la photo : « Montre/Oh non, t’as vu ma tête/Ah, mort de rire/C’est à cause de la lumière/je voudrais tellement avoir tes cheveux/Ah bon, moi je les trouve moche/T’es bien toi/Non/Si/Attends, on recommence… etc. »


Yazid : Vous serez d’accord avec moi, pour dire que la contemplation narcissique est essentiellement une perte de temps.


G 2 : J’ajouterai, pour conclure, la définition d'Aristote que Le Caravage ne pouvait ignorer : « Faire de l’Art c’est rendre présent ce qui est passé. »


G 2 : Bim !


G 1 : Vous voulez vraiment nous tester avec un concours de citations ?

Ok : Freud ! « Le but de la vie est la mort ! »


G 1 : Ah !


G 2 : « Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Le présent du passé c’est la mémoire, le présent du présent, c’est l’intuition directe ; le présent de l'avenir c’est l’attente. » Saint Augustin !


G 2 : Et ouais, ma gueule !


G 1 : Schopenhauer, sur la douleur - le drame – qui est, par nature, supérieure à la joie : « Comparez l’impression de l’animal qui en dévore un autre avec l’impression de celui qui est dévoré. »


G 1 : Rien de plus ! Rien de plus !


Présentateur/trice(s) :

" Merci, merci beaucoup ! C’est un débat formidable, mais nous devons absolument passer à notre deuxième partie : la contradiction ! Ça promet ! Chaque comité va présenter maintenant un contre-argumentaire, une lecture différente de l’œuvre, en opposition avec ce qui a été avancé par l'autre partie. S’il vous plaît, c’est à vous. Vous défendez l’idée que le thème central de Narcisse est la jalousie.

Solveig : Tout à fait. Tout à fait central. Et la centrale… c’est une prison, n’est-ce pas. C’est exactement ce que décrit le peintre : il ne s’agit pas ici d’une rivière et d’un reflet, comme vous avez pu l’entendre, mais de lit superposés, typique des cellules napolitaines à l’époque du Caravage, qu’il connaissait parfaitement, d’ailleurs, eu égard a sa vie mouvementée."


Installation de la prison. Deux plots au centre figurent les lits superposés. Mamadi et Chadi balaient. Erençan s’installe sur son tabouret.


Solveig : 1584 à Naples. La survie d’un prisonnier y est alors estimée à huit jours.


Emma et Karl-Henri s’installent.


Emma : Je veux ton Lacoste. Je veux tes sourcils, tes cheveux. Je veux être toi, je veux avoir ton corps. Je veux te prendre et me métamorphoser en toi, tout ce que tu es, c’est ce que je veux être. Je veux tout (etc…)


Emma doit absolument reproduire à terme l’image du tableau. Elle est interrompue finalement quand Mamadi vient balayer à proximité.


Erençan : Voilà le message que voulais nous transmettre Le Caravage : « C’est la jalousie des Hommes qui fait de l’homosexualité un problème. »


Le groupe salue et sort.


Présentateur/trice(s) :

" Merci. Et immédiatement, l’argument défendu par l’autre partie : «  Judith est ici l’incarnation de la vengeance."


Installation. Yazid entre, pose une chaise au centre et ressort. Perrine et Lamiae entrent en « décor drapé » et se mettent en place. Eva entre en gardien. Yazid entre en Holopherne. Il s’assoit (pose Le Penseur). Eva ressort et annonce l’arrivée de Judith. Entrée d’Estelle en Judith et de sa suivante, Salima. Perrine et Lamiae sortent la tête du rideau « Wouah ! » et se recachent. Eva fouille la Servante. Estelle s’approche de Yazid.


Estelle : (séduction/salon de massage) Cher Holopherne, épuisé par le combat, tourmenté par votre conscience… laissez-vous aller, je suis ici pour me consacrer exclusivement à votre bien-être…


Salima égorge Eva.


Estelle : Je te tue par vengeance, oppresseur de tous les peuples ! Tu ne tueras pas les miens ! »


Décapitation. Le drap tombe sur Yazid.


Perrine et Lamiae : Tu brûleras dans les flammes de l’enfer !


Trouver une petite phrase de conclusion. Et Rédemption Song ?

Ils saluent et sortent.


FIN

* La restitution du travail devait avoir lieu le 20 mars et le spectacle Tigrane le 2 avril, en raison de la période de confinement due au Covid-19, nous sommes contraints d’annuler ces propositions et espérons pouvoir les reporter prochainement.



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